
Photographie Jean-Benoît Zimmermann
Les plus anciens du quartier l'ont certainement connu car il a habité le Roucas plus de 20 ans, d'abord avenue des Roches, puis rue de la Capitale, après un intermède de quelques années au Maroc où vivaient les parents de sa femme Jeanne. D'autres ont peut-être lu son nom dans le journal pour son combat en justice (j'y reviendrai) ou vu son visage à la télé au moment des JO car il fut l'un des plus incroyables porteurs de flamme.
Quant à moi, la première fois que je l'ai rencontré, c'était lors d'un événement organisé par Médiapart, une rencontre-débat sur la destruction des vieux quartiers de Marseille en février 1943 par les Allemands avec la complicité zélée de René Bousquet. Albert Corriéri intervenait en tant que témoin et l'écouter était particulièrement émouvant. Il avait gardé en mémoire ces gens désemparés qu'on avait chassés de leur logement, partis sans rien ou juste avec un ballot et, comme eux, il avait assisté impuissant au dynamitage de tout un quartier, "la petite Naples". Il y avait aussi Michel Ficetola, un historien remarquable. Albert Corriéri et lui sont devenus amis.
Mais revenons au début de l'histoire. Les parents d'Albert Corriéri, originaires de Livourne, sont venus en France comme nombre d'Italiens pour trouver du travail. Lui était maçon, elle pantalonnière. Albert, l'aîné de cinq enfants, est né le 28 mai 1922. Oui, vous avez bien lu, il a 104 ans ! Et, à part une faiblesse aux jambes qui l'oblige à s'aider d'une canne, tout le reste fonctionne. Il a l'oeil vif et le sourire aux lèvres. Son père jouait de la guitare, sa mère de la mandoline et chez lui on chantait beaucoup. Cette joie de vivre est-elle l'un des secrets de sa longévité ?
La crise économique à Marseille pousse le jeune couple à partir quelques années à Hyères. Lassé de l'école à quinze ans, Albert annonce un matin qu'il souhaite travailler. Sa mère ne s'y oppose pas mais ses conditions sont rudes : "tu trouves du travail avant midi, ou bien tu retournes à l'école !" Attiré par la menuiserie, il ne trouve aucune embauche. D'échoppe en échoppe, alors que l'heure tourne, la femme d'un plombier l'accueille ; son mari, Mr Bonfils, cherche un apprenti. Avec lui, il a tout appris.
C'est à nouveau pour des raisons économiques que la famille Corriéri reviendra ensuite à Marseille et, malgré les "Babi" et "Macaroni" qu'ils entendent souvent, les cinq enfants sont ravis de revenir ici. Albert est alors embauché chemin du Vallon de l'Oriol par Paul Martel qui a repris la plomberie de son père Charles. Très vite, son patron l'enverra seul sur des chantiers et certaines anecdotes sont édifiantes. Un jour où il est envoyé faire une révision de robinetterie dans un établissement de Bains douches rue Charras, il monte dans les combles fermer l'eau et trouve cachés là 300 000 francs, une sacrée somme pour le modeste plombier qu'il est. Modeste mais honnête, il remettra le tout à Mme Julien la propriétaire "Si c'est son défunt mari qui avait caché cet argent, elle avait l'air de l'ignorer ; en tout cas, elle m'a remercié et puis c'est tout, je n'ai même pas eu droit à un billet."
Mais revenons aux années 40. En 1942, Albert est contraint de partir à la montagne pour participer aux "chantiers de la jeunesse". Les jeunes sont sous-alimentés, parqués dans des baraques, on les oblige à courir en pleine nuit dans la neige ou à plonger dans un lac glacé. Pour avoir refusé ce dernier supplice, Albert sera privé de nourriture pendant 3 jours, "ils se sont comportés comme des nazis !" Dois-je préciser que ces chantiers étaient encadrés par des Français ? Pour y échapper, Albert opte pour ce qu'on appelle alors "l'armée d'armistice". Il sera affecté au régiment de DCA, défense aérienne, à La Redonne.
Puis il reprendra son travail de plombier. Mais c'est la guerre, les conditions de vie sont rudes et les cartes d'alimentation bien insuffisantes. Alors qu'il effectue la révision d'une robinetterie dans la cantine du personnel d'Air France, il voit les repas copieux et demande à être embauché. Avec l'accord de Mr Martel, il sera garçon de cuisine pendant quelques mois et le cuisinier accepte même qu'il emporte des parts chez lui le soir pour sa famille, quelle aubaine ! Lorsque cette cantine fermera, il suivra l'équipe au resto coopératif La Daurade, rue Fortia. C'est là qu'un matin, "des soldats vêtus de vert de gris" lui demandent ses papiers et le convoquent le soir même rue honorât pour venir les rechercher. Il se doute du piège mais personne n'osait fuir, cela aurait pu se retourner contre sa famille. On lui rend ses papiers mais on l'embarque avec d'autres dans un train pour aller grossir le contingent des STO (Service du Travail Obligatoire). Nous sommes en mars 1943, il a 21 ans.
Il faut savoir que les travailleurs français sont les seuls d'Europe à avoir été requis par les lois de leur propre Etat et non par une ordonnance allemande. C'est Pierre Laval, chef du gouvernement de Philippe Pétain de 1942 à 1944, qui proposa une loi qui s'étende aux zones non occupées et qui réquisitionna tous les hommes des classes d'âges 40, 41 et 42, c'est à dire nés en 1920, 21 et 22. Alors qu'une partie de l'économie nationale tourne déjà au profit de l'Allemagne, il leur faut plus de bras encore pour remplacer tous ceux partis en guerre. Une forme de conscription obligatoire ! Et parce que le volontariat encouragé un temps - "Finis les mauvais jours, papa gagne de l'argent en Allemagne", proclamaient les affiches - n'avait pas eu le résultat escompté.
Jusqu'à Strasbourg, le voyage en train est confortable. Mais un premier souvenir terrifiant lui reste en mémoire. A une gare de triage, dans la ville de Pirmasens, ses compagnons et lui se retrouvent face à des gens décharnés, agrippés à des barbelés, leur quémandant de l'eau et du pain qu'ils leur donnent bien volontiers. Des prisonniers russes qui sont aussitôt tabassés et privés de ce peu qu'on leur offre. Lorsque la frontière est passée, changement de train et d'ambiance. Albert et les autres se retrouvent serrés debout dans des wagons à bestiaux jusqu'à un camp d'internement.
Sur place, des baraquements avec des lits superposés. Pour nourriture, parfois un peu de viande mais surtout des patates et encore des patates. Pourtant il faut bosser dur, 10 heures par jour, 6 jours sur 7. Et pas question de tomber malade ou de paraître trop faible ; "on pouvait finir avec 2 balles dans la tête". Au début, Albert remplit des wagons de charbon à la pelle. Il travaille pour la société allemande IG Farben (rapprochement des usines chimiques BASF, Bayer et Agfa). IG Farben produit alors des pellicules photos, des textiles, des médicaments mais aussi de l'ammoniac synthétique (duquel étaient dérivés engrais et explosifs) et des biocides dont le Zyklon B...
Le travail est dur mais la peur de mourir encore plus terrible ; chaque jour, à midi et minuit, des alertes retentissent. Les abris sont des simples tranchées recouvertes de plaques de béton, les bunkers sont réservés aux Allemands. A 6 ou 7 kilomètres de leur baraquement, Albert et ses amis ont repéré une bâtisse abandonnée. Chaque soir, malgré la fatigue, ils parviennent à s'y rendre et dorment à même le sol. L'un d'entre eux, lassé de ces trajets qu'il juge inutiles, décide un soir de rester au camp. Cette nuit-là, les bombes des alliés ont presque tout détruit. Albert verra les bottes en caoutchouc de son ami dépasser des décombres.
Contrairement aux camps de concentration, leurs baraquements ne sont pas fermés. Le dimanche, ils explorent les alentours. Une bombe à retardement se déclenche par chance après leur passage mais une autre souffle l'ami à la place qu'Albert occupait juste avant. Albert est griévement blessé au bras. A l'infirmerie du camp, il comprend, grâce à ses bribes d'allemand, qu'au lieu de le soigner on parle de l'amputer. Un infirmier français, originaire de Nancy, entend ce qui se profile. Il se charge d'Albert et lui sauve le bras. Un ange gardien entré juste au bon moment...
Comme cette fois où, à Marseille, alors qu'il attrapait un tramway au vol, il bouscule par inadvertance un officier allemand qui dégaine son arme aussitôt. Albert ne doit son salut qu'à ses amis qui sont parvenus à calmer le jeu.
Dans sa mémoire, des visions pire encore. Lorsqu'il a assisté à la pendaison d'un jeune Allemand déserteur. Ou quand une multitude d'avions, "des forteresses volantes", ont pilonné la ville de Ludwigshafen pendant 6 heures, larguant ce qu'ils appelaient des "crayons à phosphore". "La bombe te pénètre et on ne peut rien faire. J'ai vu un jeune touché brûler vivant". Malgré sa blessure, Albert avait repris le travail mais ne pouvait plus manier la pelle ; il décrottera des briques de récupération, relèvera la pression des autoclaves puis, quand son camp sera détruit, il travaillera plus loin chez un menuisier.
Pour étayer ses dires, Albert est venu avec un épais porte-documents contenant lettres, attestations, articles de presse, photographies, l'impressionnante liste des camarades tués... et même des livres qu'il a fini par écrire, sur les conseils de sa fille, pour que cette mémoire demeure et puisse être transmise. Il témoignera de nombreuses fois, notamment auprès des jeunes, jusqu'en Allemagne où l'un de ses livres est publié grâce à Raluca Pora. Cette historienne d'origine roumaine qui a vécu 40 ans en Allemagne lui écrira en dédicace : "je te promets de poursuivre ton combat pacifique car l'histoire ne doit jamais plus se répéter".
Transmission mais réparation aussi. C'est le combat de sa vie. Un combat pacifique mais déterminé pour obtenir salaire de ces 18 mois de travail forcés (sur 25 mois passés en Allemagne). Il a commencé les démarches dès 1957 ! Réclamant justice à son tour, son ami César Ioria, en tant que "personne contrainte au travail en pays européen", a obtenu en 2002 un virement de 16,77€, étant spécifié qu'il s'agit d'une "indemnité unique et forfaitaire". La lettre (je l'ai eue entre les mains) vient du Chef des Services Déconcentrés, de la Direction interdépartementale chargée des Anciens combattants. Quel mépris et quelle indignité ! On comprend qu'Albert Corriéri, bien que débouté en appel, ne lâche rien. Avec l'aide de Michel Pautot, son avocat qui a obtenu pour lui l'aide juridique, il a maintenant saisi la Cour européenne des Droits de l'Homme.
Comme l'a écrit le journaliste et écrivain Sorj Chalandon, "Ces malgré-eux n'entraient dans aucun cadre légal. De Gaulle avait demandé à la France de les accueillir mais le titre de "déportés du travail" leur a été retiré en 1992 pour être remplacé par "victimes du travail forcé en Allemagne nazie", encore un bout d'histoire que notre pays refuse d'assumer".
Lors de son voyage avec Raluca Pora, Albert Corriéri a pu se rendre dans l'usine pour laquelle il avait travaillé. "Mais quand je leur ai parlé salaire, ils m'ont répondu niet, niet, niet. Ils ont trop peur que ça fasse jurisprudence car même si on meurt, les ayants-droits pourraient demander des comptes."
Quelle que soit l'issue de ses démarches, pour moi Albert Corriéri a déjà en partie gagné car en médiatisant son combat, en racontant son histoire personnelle, il a enrichi notre Histoire collective. Des lettres reçues de France et d'ailleurs, d'enfants et de petits-enfants, témoignent des souffrances endurées par leurs proches, des plaies restées à vif et qui les obsédaient ou à l'inverse les muraient dans le silence. Tous disent mieux comprendre enfin et le remercient.
Profondément humaniste, Albert a toujours aimé les gens et le contact. A plus de 50 ans, alors qu'il exerçait la plomberie à son compte depuis 7 ou 8 ans, il intervient à Ste Marthe, au centre des Etoiles qui accueille des enfants handicapés. L'ambiance lui plaît. Il demande à intégrer l'équipe d'entretien où officient déjà un électricien, un menuisier et un maçon. Plus de course au rendement, ni de lourde sacoche à transporter. Il décide même de passer son permis de transport en commun pour pouvoir emmener les enfants de chez eux au centre. Ce sont pour lui de beaux souvenirs.
Lorsque Mr Magnan a décidé en 1978 de vendre la maison qu'ils occupaient rue de la capitale, Albert et sa femme Jeanne ont quitté le quartier à regret. Il avoue néanmoins qu'il aime le côté populeux de La Cabucelle où il vit désormais et qu'il trouve nos rues moins chaleureuses qu'autrefois ; "c'était vivant, tout le monde se connaissait, c'est devenu trop calme.". Il se souvient dans la rue du Terrail du bar que tenait Gustave et où il jouait aux boules. "J'ai pleuré quand j'ai vu qu'ils avaient détruit le bar pour construire un immeuble". Et aussi du bazar que tenait sa cousine Juliette où on trouvait de tout et même des bonbons. Saviez-vous que le kiosque à journaux se trouvait sur la place ? "A l'époque, il y avait le tramway, une merveille", s'exclame Albert. "Et seulement 2 voitures dans le quartier, le fourgon citroën de Fonfon (taxi-camionnette) et la deux-chevaux de mon père Jules qui travaillait sur les quais", renchérit Alain Troullioud. Difficile à imaginer, non ?
Albert et Jeanne ont vécu ensemble 70 ans et ont eu deux enfants. Deux petites-filles et deux arrières-petites filles sont nées depuis. Qu'ils ont dû tous être fiers lorsque Albert, à plus de 101 ans, apparaissait sur les écrans du monde entier, portant vaillamment la flamme olympique, le doyen des porteurs de flamme !
Côté sport, Albert a eu deux passions. D'abord les boules qu'il a pratiquées jusque tard, un peu la pétanque mais surtout La longue (qu'on appelle aussi le jeu provençal). "J'étais pointeur, Fonfon tirait". Il en faut de la force pour lancer sa boule à plus de 15 mètres de distance. Et puis la boxe qu'il a pratiquée un peu, avant de devenir soigneur, puis chronométreur, "un rôle qui demande rigueur et précision".
Nous avons parlé presque 2 heures, quelle émotion et quelle richesse ! Même l'appel qu'il a reçu de l'une de ses petites-filles sur son portable a agrémenté notre rencontre, un air joyeux d'accordéon que vous pouvez écouter sur YouTube : La partie de pétanque d'Alibert :)
Aline Memmi
Le 27 juillet 2026