Les livres pour enfants ont un statut à part. Combien de fois avez-vous lu ou regardé les mêmes pages, soir après soir, parce que vos enfants ou vos petits enfants les réclamaient ? Parmi eux, se trouve peut-être la série des Pola de Marseille, écrite par Jeannine Anziani, autrice et habitante de notre quartier...

Pola, c'est la fille de la poissonnière du Vieux-Port, et elle découvre un jour (et nous avec) qu'elle un pouvoir magique. Il lui suffit de regarder fixement fort, très fort les gens qui ne se comportent pas bien pour qu'ils deviennent... rouges de la tête aux pieds ! Une manière ludique et astucieuse de parler de respect ou d'écologie. Ah, on aimerait tant qu'ils ramassent leurs papiers, ceux qui négligemment les laissent tomber par terre !

Mais comment devient-on écrivain et surtout auteur pour enfants ?

Jeannine Anziani a toujours aimé écrire. Aussi, lorsque l'été de ses 13 ans, alors que ses frère et sœur plus grands avaient pris leur autonomie, son père acheta un joli cahier et décréta : "c'est toi Jeannine  qui va tenir cette fois le journal de voyage", elle accepta bien volontiers. Jolie idée d'un papa qui, pour ne pas en faire pour autant une corvée ou une obligation, n'hésitait pas à prendre lui-même parfois le relais.

Quand Jeannine fut, pendant quelques années, secrétaire au "Roi du Bon Marché", elle continua à tenir un journal intime qui lui servit plus tard à écrire la magnifique histoire du Plus petit des grands magasins. J'y reviendrai.

Même quand elle travailla ensuite avec sa sœur à "Iode", dans une petite boutique de vêtements qu'elles avaient créée rue Paradis, Jeannine ne pouvait s'empêcher de griffonner au fil de la journée des phrases de clientes ou des anecdotes sur l'agenda qui leur servait de journal des ventes. Pour le grand plaisir de ses nièces qui adoraient la lire.

Lorsque, grande fan de voile, elle se mit à écrire des historiettes pour La Cassidaigne, la revue des adhérents du yachting club des calanques de Cassis, sa rubrique avait et a toujours un certain succès.

Et comme la vie est souvent une histoire de rencontres, c'est la voile qui la mena à la littérature jeunesse. Parmi ses lecteurs et amis plaisanciers, Claire, qui était institutrice, lui dit un jour : "écris-moi un conte pour enfants". Jeannine avait déjà inventé des histoires pour ses propres enfants lorsqu'ils étaient petits ; mais là, c'était différent. Elle hésita, puis très vite imagina une histoire tendre et poétique, Pimpon, le petit voilier rêveur. Les élèves de CP furent ravis ; l'instit demanda un autre conte. Puis, de bouche à oreille, ce fut Christophe, enseignant à La Ciotat qui voulut partager aussi ses histoires.

Le cercle s'agrandit encore lorsque quelqu'un lui donna les coordonnées de la Médiathèque de la Penne-sur-Huveaune et qu'elle participa à des animations contes en lisant ses histoires au milieu d'un groupe d'enfants.

Ses textes étaient alors de simples manuscrits sur des feuilles A4. "Il faut les publier, lui dit Claire et pour cela trouver un dessinateur." Par chance, la médiathèque possédait un annuaire de tous les illustrateurs de la région PACA, avec leur nom et coordonnées mais aussi un dessin témoin de leur style. Jeannine tomba en arrêt devant deux gamins qui descendaient un escalier dans une caisse à savon. La jeune artiste, Isabelle Nègre-François, qui n'avait encore rien publié, accepta avec joie de collaborer à ses livres. Ainsi naquirent les Contes de la Méditerranée. Il fallut ensuite trouver un éditeur et tenir bon malgré les premiers refus. De contact en contact (toujours la magie des rencontres) qui passèrent par la Bretagne, la Grèce et l'Espagne, c'est Le Lutin malin qui publiera les deux premiers volumes.

Jeannine participait à des salons et côtoyait d'autres auteurs. C'est ainsi qu'elle rencontra au Parc Chanot Marc Crès qui tenait une très belle maison d'édition de livres d'art, reprise par une jeune femme qui voulait lancer une collection Jeunesse. "On cherche des auteurs, lui dit-il. Mais on veut des histoires qui se passent à Marseille ou dans la région avec un message civique ou écolo." Le cahier des charges était loin de déplaire à Jeannine. Dans la nuit est née Pola, notre petite héroïne marseillaise. On était en 2010. Depuis, 7 volumes (livres qui s'adressent à des enfants de 4 à 9-10 ans) ont été publiés. Lorsque plus tard, Isabelle a été engagée comme illustratrice par la ville, c'est Mélina Catoni qui a continué, reprenant fidèlement les personnages et les mêmes couleurs chatoyantes. Le travail s'effectue en duo avec Jeannine en chef d'orchestre. Lorsque celle-ci écrit une nouvelle histoire, elle imagine un chemin de fer et des idées d'illustrations. La dessinatrice lui soumet des croquis en noir et blanc. Après discussion, commence le travail minutieux à la gouache. Chaque Pola (textes et illustrations) demande environ 9 mois de travail.

Et lorsqu'il arrive à Jeannine de dédicacer ses livres dans un festival ou un salon, quel plaisir lorsqu'une jeune fille de dix-huit ans passant devant sa table s'écrie enthousiaste "Oh y a Pola !" et que le papa revient sur ses pas murmurer à l'oreille de Jeannine : "Si vous saviez, vous nous avez donné tellement de bonheur !"

D'autres livres, notamment pour des pré-ados, ont été publiés. Parmi eux, L'été du loup, l'histoire d'un jeune berger, parti en transhumance, qui va recueillir un jeune loup et vivre une expérience bouleversante.

Et puis, pour les plus grands encore, il y eut un autre livre, fourmillant celui-là d'anecdotes réelles entre une famille commerçante, une tribu devrais-je dire attachante et exubérante, ses employés, ses clients, avec des personnages hauts en couleurs, une vraie chronique sociale. Le Roi du Bon Marché, magasin atypique, avait baissé le rideau en 1985 ou 86. Mais il était resté dans la mémoire de bien des Marseillais. Et combien de fois, en entendant son nom de jeune fille, on l'avait questionnée : "Stamati ? Comme Albert et Maurice Stamati ? Le Roi du Bon Marché ?" Et chacun d'égrener ses souvenirs "j'y allais avec ma mère", de se remémorer la qualité de l'accueil, des produits... Et lorsque, dans un bureau de vote, un monsieur, ému aux larmes en entendant son nom, lui raconta qu'il y avait travaillé et que ce fut les plus belles années de sa vie, Jeannine décida de s'atteler à raconter par écrit l'histoire du Plus petit des grands magasins. Je vous le recommande. Un régal !

Vous aurez compris que toutes ces aventures littéraires s'enchevêtrent. L'une d'elle montre encore une autre facette inattendue et magnifique de Jeannine. Depuis les années 2002, elle participe à la revue Filigranes, créée par Michel et Odette Neumayer. Trois fois par an, dans ce qu'ils nomment "Séminaire", autour d'une thématique choisie par un collectif d'auteurs, s'amorce une discussion et un début d'écriture. Suivent des lectures à voix haute, des échanges, sans aucun jugement, qui permettent à chacun d'avancer. "Odette m'a vraiment donné confiance en moi", dit-elle. Un petit séminaire de 2 jours permet de travailler plus à fond un projet d'écriture. "C'est là, m'explique Jeannine, que sont nés la plupart de mes contes". 

C'est là aussi qu'elle écrit des textes courts qu'elle a plaisir à lire à voix haute. Aussi quelle émotion la première fois qu'elle entendra deux slameurs déclamer leurs textes à la radio. Faisant fi de ses complexes (toute jeune, elle a eu un grave accident de voiture qui lui a laissé des séquelles) et vivement poussée par ses amis, c'est sur une scène ouverte, dans un théâtre d'Aubagne, qu'elle se lance à slamer un texte, sous le nom de Philomène*.  Les autres slameurs, des petits jeunes pour la plupart, sont conquis et l'invitent à venir s'entraîner au Balthazar une fois par semaine. Ce qu'elle fera pendant 4 ans. Quelques uns de ses poèmes swing seront publiés. 

Quel personnage et que de belles aventures !  

Pour le CIQ
Aline
Le 12 février 2026 

*Nom trouvé par Dominique Sorrente lorsqu'elle participa pendant quelques années à l'aventure du Scriptorium, "un lieu-dit de paroles croisées marqué des signes de la poésie" ... mais vous aurez compris que je ne peux pas ici tout raconter.

**Certains des livres de Jeannine Anziani sont en vente à la Presse du Terrail, chez Laurent Bistolfi. Qu'on se le dise !

Et vous pouvez aussi la suivre sur son blog : http://lemondephilomene.over-blog.com 🙂